Quand le contrôle se fissure
Pierre Duray
Publié le .
Il y a des mots qui, à force d'être utilisés, finissent par perdre leur sens. "Toxique" est de ceux-là. On qualifie aujourd'hui de toxique à peu près tout : une amitié qui prend trop d'énergie, un collègue un peu pénible, une ex qui envoie encore des messages à 2h du matin, une voisine.... Mais derrière ce terme galvaudé se cache une réalité clinique précise et, pour ceux qui la vivent, une réalité souvent dévastatrice.
Toxique, emprise : de quoi parle-t-on exactement ?
La "toxicité" n'est pas, en soi, un diagnostic psychiatrique. C'est un terme populaire qui désigne des comportements relationnels nuisibles, répétés, qui altèrent le bien-être de l'autre. Mais attention à un raccourci trop facile : on ne naît pas "personne toxique". Ce qui est toxique, c'est souvent la relation elle-même,cette chimie particulière, cette dynamique spécifique entre deux personnes. Un même individu peut être épanouissant, bienveillant et stable dans une relation, et dévastateur dans une autre. Ce n'est pas l'individu seul qui est en cause, mais la façon dont deux histoires, deux blessures, deux fonctionnements se rencontrent et s'alimentent mutuellement. Ce qui distingue une relation toxique d'une simple incompatibilité, c'est la systématicité : les comportements négatifs sont récurrents, souvent inconscients, et ils s'exercent au détriment de l'un des deux — ou des deux — de façon structurelle.
L'emprise, elle, va plus loin. Elle désigne un processus d'influence progressive par lequel une personne prend le contrôle psychologique et parfois physique d'une autre, jusqu'à lui faire perdre sa capacité à penser, décider, et agir librement. L'emprise n'est pas unévénement. C'est une installation lente, insidieuse, souvent imperceptible de l'intérieur. C'est là toute sa perversité.
Et c'est là aussi que réside l'un des malentendus les plus tenaces : celui du manipulateur froid, calculateur, qui orchestre tout consciemment. La réalité est souvent plus complexe,et d'une certaine façon, plus troublante. Celui ou celle qui exerce l'emprise n'en est pas nécessairement conscient. Il ou elle reproduit des schémas profondément ancrés, des modes de relation appris, intégrés, naturalisés. Ce n'est pas un calcul. C'est un fonctionnement.
Et ce fonctionnement ne s'active pas avec tout le monde. L'emprise nécessite une rencontre particulière entre un mode de fonctionnement dominant et un autre qui, pour des raisons qui lui sont propres (histoire personnelle, blessures d'attachement, besoin de reconnaissance), va y répondre, s'y ajuster, s'y soumettre progressivement. Ce n'est pas une fatalité, ni une faute, mais c'est une réalité que le travail thérapeutique devra, un jour, explorer des deux côtés.
Les signes qui doivent alerter au sein du couple (ou du pré-couple)
Le problème avec l'emprise, c'est qu'elle commence souvent par ressembler à de l'amour.
Un amour intense, fusionnel, exclusif. "Tu es tout pour moi" semble romantique, jusqu'au moment où l'on réalise que cela signifie aussi : "tu n'as besoin de personne d'autre que moi."
Voici quelques signaux qui doivent alerter, dès les premiers stades de la relation :
● L'isolement progressif : le partenaire prend de la distance avec la famille, les amis, les collègues. Parfois sous l'impulsion de l'autre ("ils ne te méritent pas"), parfois par épuisement de devoir justifier chaque sortie.
● La jalousie présentée comme preuve d'amour : "S'il est jaloux, c'est qu'il tient à moi." Cette équation mérite d'être sérieusement questionnée.
● Le dénigrement systématique : remarques sur l'apparence, l'intelligence, les compétences, souvent formulées comme des "plaisanteries". "C'est pour ton bien." "Je suis le seul à te dire la vérité."
● La confusion émotionnelle permanente : alternance de tendresse et de froideur, de crises et de réconciliations intenses. Cette instabilité crée une dépendance émotionnelle réelle, neurobiologiquement comparable à celle induite par certaines substances.
● Le sentiment de "marcher sur des œufs" : adapter en permanence son comportement, ses paroles, ses humeurs à celles de l'autre, par crainte de la réaction.
● La culpabilisation inversée : quand c'est toujours la victime qui s'excuse.
En quoi est-ce malsain de rester en couple, et donc sous l'emprise d'une personne toxique ?
On entend souvent : "Mais pourquoi elle ne part pas ?" C'est la mauvaise question. Celle qui mérite d'être posée, c'est : pourquoi partir est-il si difficile ?
Rester sous emprise, c'est vivre dans un état de stress chronique qui altère progressivement l'estime de soi, la capacité de jugement, et même la mémoire. Les recherches en neurosciences montrent que la violence psychologique prolongée,car l'emprise en est une forme,affecte le cortex préfrontal, siège de la prise de décision rationnelle. En clair : la personne sous emprise ne "voit pas" la situation telle qu'elle est, non par stupidité, mais parce que son cerveau a été conditionné à ne pas la voir.
S'y ajoutent la honte, la peur du jugement, la dépendance affective et financière, et souvent une conviction sincère que "ça va changer". L'espoir est, paradoxalement, l'un des instruments les plus efficaces de l'emprise.
Quel est son objectif final ? Pourquoi ?L'objectif de l'emprise : le contrôle, et derrière, quoi ?
Pourquoi une personne cherche-t-elle à prendre le contrôle total d'une autre ? La réponse est rarement la malveillance consciente et calculée,même si cela existe. Plus souvent, il s'agit d'une angoisse d'abandon profonde, d'une blessure narcissique ancienne, d'une incapacité à supporter l'altérité ,c'est-à-dire le fait que l'autre soit un être séparé, avec ses propres désirs, ses propres pensées.
Contrôler l'autre, c'est tenter de neutraliser cette angoisse. C'est s'assurer que l'autre ne partira pas, ne décevra pas, ne menacera pas un équilibre intérieur extrêmement fragile.
L'objectif final n'est donc pas de "détruire" l'autre,même si c'est parfois l'effet ,mais de se protéger soi-même d'une souffrance que l'on ne sait pas gérer autrement.
Ce qui n'enlève rien à la responsabilité de l'auteur. Comprendre n'est pas excuser.
Comment devient-on toxique ?
Personne ne naît toxique. Les comportements d'emprise s'enracinent le plus souvent dans une histoire personnelle marquée par des traumatismes, des attachements insécures dans l'enfance, des modèles relationnels violents ou dysfonctionnels.
Un enfant qui a grandi dans un environnement imprévisible, où l'amour était conditionnel, où les émotions n'avaient pas le droit de cité, où la vulnérabilité était perçue comme une faiblesse, développe des stratégies de survie qui, à l'âge adulte, peuvent se traduire par des comportements de contrôle, de manipulation, ou de violence.
Cela ne condamne pas ces personnes à rester telles qu'elles sont. Mais sans prise de conscience et sans travail thérapeutique, les schémas se reproduisent. Et se transmettent, parfois, à la génération suivante.
Judith Godrèche, Gisèle Pélicot, Vanessa Springora...on ne compte plus les témoignages qui libèrent la parole.
Judith Godrèche qui raconte l'emprise d'un réalisateur adulte sur une adolescente. Gisèle
Pélicot qui affronte son mari et le monde entier avec une dignité stupéfiante. Vanessa
Springora qui met des mots précis, chirurgicaux sur ce que signifie grandir dans le regard d'un prédateur.
Ces témoignages ont ceci de précieux qu'ils nomment ce qui, pendant longtemps, n'avait pas de nom. Ou plutôt : ce qui avait d'autres noms. "Une histoire d'amour compliquée." "Un homme difficile." "Elle l'a bien cherché."
Peut-on réellement sortir indemne, sur le plan psychologique, de l'emprise vécue au sein du couple, quelle que soit sa forme ?
Franchement ? souvent oui, mais souvent très difficilement ...Les séquelles psychologiques de l'emprise syndrome de stress post-traumatique, dissociation, difficultés à faire confiance, rapport altéré à son propre corps et à ses propres émotions peuvent s'installer durablement.
La bonne nouvelle, c'est qu'elles ne sont pas irréversibles. Un accompagnement thérapeutique adapté (Thérapie sensori-motrice, thérapie des schémas, EMDR,... permet à de nombreuses personnes de reconstruire, pas à pas, une vie et une identité qui leur appartiennent vraiment.
Sortir de l'emprise, c'est souvent le début d'un long travail, pas la fin.
Est-ce genré? Les hommes sont-ils autant victimes de l'emprise que les femmes ?
L'emprise est-elle une affaire de femmes ? Les statistiques sont sans équivoque : les femmes sont majoritairement victimes de violences conjugales, et les hommes en sont majoritairement les auteurs. En Belgique comme ailleurs, les chiffres du SPF Intérieur et des associations spécialisées le confirment année après année.
Mais "majoritairement" ne signifie pas "exclusivement". Les hommes aussi peuvent être victimes d'emprise, psychologique notamment, et ils en parlent encore plus rarement, freinés par la honte, par des représentations culturelles de la masculinité qui n'ont pas de place pour la vulnérabilité, et par un manque de structures adaptées à leur situation.
L'emprise n'a pas de genre. Mais elle s'exerce dans un contexte social qui, lui, en a un.
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Anne-Françoise Meulemans
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