Transition professionnelle? De quoi transir?
Anne-Françoise Meulemans
On change de boulot, on déménage, on quitte un pays. Ces transitions-là, on les voit venir. On remplit des cartons, on signe des papiers, on dit au revoir. Mais les transitions relationnelles? Y est-on jamais vraiment préparé? Que racontent-elles de nous?
On change de boulot, on déménage, on quitte un pays. Ces transitions-là, on les voit venir. On remplit des cartons, on signe des papiers, on dit au revoir. Mais les transitions relationnelles? Y est-on jamais préparé? Que racontent-elles de nous?
L'ami d'enfance avec qui on n'a soudain plus grand-chose à se dire. Le couple qui se défait sans drame mais qui se défait quand même. L'enfant qui devient adulte et qui n'a plus besoin de nous de la même façon, l’ado qui s’en va. Le parent qui vieillit et que l'on commence à accompagner, comme, parfois, un juste retour des choses. Ces passages-là, on les traverse souvent à tâtons, en se demandant ce qui est en train de se passer exactement.
Une transition relationnelle, c'est cet entre-deux inconfortable où l'on a perdu ses repères sans en avoir trouvé de nouveaux. On n'est plus dans l'avant, pas encore dans l'après. Et ça déstabilise. On a construit tout un narratif autour de ces relations, et ce narratif est soudainement mis en échec, du moin en pose, sans savoir ce qui pourra s’écrire par le suite.
Parce que nos relations, c'est notre géographie intérieure. C'est ce qui structure nos journées, nos projets, notre manière de nous penser, de nous lire dans le monde. Quand un lien bouge, c'est tout un paysage qui se reconfigure.
Et à cela, nous ne sommes jamais vraiment préparés, ce sont ces transitions qui nous construisent, tout en nous mettant à l’épreuve. On nous apprend à construire des relations, à les entretenir, à les faire durer. Mais comment les lâcher? Les transformer? Accepter qu'elles évoluent, qu'elles prennent d'autres formes? Là-dessus, page blanche, yaka….se débrouiller.
Pourtant, combien d'amitiés de jeunesse se sont évanouies sans qu'on sache vraiment dire pourquoi? Pas de dispute, pas de drame. Juste un éloignement progressif, une divergence de chemins. Avec parfois, cette culpabilité diffuse qui reste : "J'aurais dû faire plus d'efforts", "C'est ma faute si on s'est perdus de vue". Est-ce vraiment de la faute à quelqu'un? Ou n’est-ce pas la simple évolution naturelle de relations qui ne durent qu’un temps, le temps d’une rencontre qui se prolonge parfois. N’ est-ce pas simplement le signe que les personnes évoluent, que ce qui les liait à vingt ans n'a plus la même force à quarante?
Les ruptures amoureuses, elles, on en parle davantage. Il y a tout un vocabulaire pour cela, des bouquins, des rituels sociaux, des phases identifiées. Le chagrin, la colère, l'acceptation... Sauf que la réalité est souvent beaucoup plus complexe que ces jolies étapes. On passe de la tristesse à la rage, puis à un moment d'espoir irrationnel, puis retour à la case départ. Et pendant des semaines, des mois parfois, on se demande qui on est sans cette personne, comment on va réapprendre à exister autrement.
Nos sociétés actuelles n'arrangent rien. Il faudrait être capable de transformer son ex en ami, de garder des "relations civilisées", de montrer qu'on est mature, qu'on a "fait le travail". Les ruptures amoureuses se font à l’image de nos ressources et de nos aspérités, et certaine liassent un goût amer des années après.
Et puis il y a ces transitions dont on parle encore moins. Le lien parent-enfant qui se transforme quand l'enfant grandit. Ce moment étrange où notre ado ne nous raconte plus grand-chose, où nous réalisons que nous ne sommes plus au centre de son univers. C'est normal, c'est sain, c'est même nécessaire. Mais cela fait quand même mal. Il y a un deuil à faire, celui de cette place privilégiée, de cette intimité particulière. Et personne ne vous prévient vraiment de ce que ça va vous faire.
L'ambivalence se vit jusque dans notre chair: souhaiter qu'il/elle reste attaché et en même temps désirer de tout son cœur qu’il/elle s’épanouisse de son côté.
A L'inverse: quand nos parents vieillissent et que les rôles s'inversent doucement. Nous devenons celui ou celle qui veille, qui accompagne, qui prend les décisions parfois. Cette bascule est vertigineuse. Elle nous renvoie à notre propre finitude, à notre propre vulnérabilité. Et elle demande de repenser complètement la relation, de trouver comment être présent sans être intrusif, comment aider sans infantiliser.
Dans toutes ces transitions, ce qui revient, c'est la question de l'identité. Qui suis-je sans cet ami? Qui suis-je sans ce partenaire? Qui suis-je si je ne suis plus "la mère de" ou "le fils de"? Nos relations nous définissent plus qu'on ne le croit. Elles sont comme des miroirs dans lesquels on se regarde, on se reconnaît. Quand le miroir change ou disparaît, il faut réapprendre à se voir, à se découvrir autrement, sur le chemin de l’exploration qu’est notre vie.
Ce qui se joue aussi dans ces moments, c'est notre rapport à la solitude, la solitude existentielle, soi face au monde, dans l’espace infini de celui-ci et dans la finitude du temps, de notre temps.
Etre seul(e) avec moi-même, in fine. L'autre ne me complète pas, ne me sauve pas. C’est l’acceptation de cette solitude qui nous permet de construire des relations plus authentiques, plus dégagées de toute dépendance.
Les transitions relationnelles révèlent aussi nos héritages familiaux. Comment nos parents géraient-ils les conflits? Les séparations? Les éloignements? Que reproduisons-nous par simple automatisme, et quel mode de transition relationnelle nous est plus bénéfique?
Le temps, dans ces transitions, devient étrange. Les premiers jours après une rupture peuvent durer des siècles. Chaque heure pèse son poids d'absence. Et puis, peu à peu, imperceptiblement, cela devient plus supportable. Il y a cette journée où on se rend compte qu’on n'y a même pas pensé.
Le corps suit le mouvement, ou plutôt semble le précéder. Il symptomatise avant les mots…les maux avant les mots, et notre corps est un allié, se mettant en mode combat, en mode pause, le temps de digérer tout cela de reprendre son souffle: insomnies, réveils agités, hypersomnie, contractures…le corps fait du mieux qu’il peut pour moduler tous ces vents contraires. Et derrière toute cette agitation, l’inconscient trace son petit bonhomme de chemin
La culpabilité, elle, est presque toujours au rendez-vous. "Si j'avais été plus présent(e)...", "Si j'avais dit les choses autrement...", "Si j'avais vu les signes plus tôt...". On se rejoue le film en boucle, en cherchant le moment où tout a basculé, l'erreur fatale qu'on aurait pu éviter. Sauf que souvent, il n'y a pas d'erreur fatale. Il y a juste deux personnes qui ont évolué différemment, à des rythmes différents. On se voit comme coupable ou comme victime, mettre le curseur sur notre responsabilité est beaucoup plus porteur, et plus juste. Il nous permet de nous remettre dans le rôle principal que nous occupons dans le film de notre vie.
Ce qui manque cruellement, c'est le vocabulaire pour dire ces entre-deux. On a des mots pour "ami", pour "ex", pour "parent", pour "couple". Mais comment on nomme cette relation avec quelqu'un qu'on a aimé, qui n'est plus exactement un ami mais qui n'est pas rien non plus? Comment on appelle ce lien avec ses enfants adultes qui n'est plus celui de l'enfance mais qui cherche encore sa forme? Ces zones grises sont inconfortables parce que non définies, non prévisibles et peu racontées.
Seraient-eles peu racontables? Nous renvoyant à une image de looser, de culpabilité? C’est fou comme on peut être malveillant vis-à -vis de soi-même. Il faut se la raconter autrement, se réapproprier son histoire avec bienveillance mais dans la reconnaissance de ses propres erreurs. Vivre, n’est ce pas une suite d’erreurs que l’on récupère?
Et puis il y a le regard des autres. Les amis communs qui ne savent plus où se mettre après une séparation. La famille qui demande des nouvelles de l'ex, qui ne comprend pas bien ce qui s'est passé. Les collègues qui font des blagues maladroites. L'entourage social structure nos relations, leur donne un cadre, une légitimité. Quand ce cadre bouge, ça crée du désordre partout. Et on découvre parfois avec surprise qui reste vraiment là et qui s'éloigne.
Dans ces moments, l'accompagnement thérapeutique peut vraiment servir, juste pour avoir un espace où vous pouvez dire les choses dans leur complexité, sans jugement, en travaillant sa propre bienveillance. Un endroit où on peut être en colère et triste en même temps, où on peut dire "je ne sais pas" sans qu'on nous renvoie immédiatement vers des solutions. Il faut d'abord habiter le "je ne sais pas" avant de pouvoir avancer.
Ces transitions relationnelles marquent le temps, le ponctuent, mettent notre vie en paragraphes, en chapitres, nous permettent, quand il le faut, de tourner une nouvelle page, ou, d'accepter que quelqu’un d’autre tourne cette page pour nous, toujours dans le même récit, unique de notre propre vie
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