Les bonnes résolutions, lieu de rencontre entre notre présent et nos aspirations
Anne-Françoise Meulemans
"Le plus difficile pour un homme qui habite Vilvoorde et qui veut aller vivre à Hong-Kong, ce n'est pas d'aller à Hong-Kong, c'est de quitter Vilvoorde." Jacques Brel
On peut se réveiller un matin en se disant « Tiens, je vais tout plaquer ».Mais la plupart du temps, c'est plus insidieux que ça. La transition professionnelle ne commence pas le jour où on écrit sa lettre de démission. Elle commence bien avant, dans ces moments où on se surprend à regarder l'heure un peu trop souvent, où les lundis matins deviennent plus pénibles, où on se demande ce qu'on fout là.
Les signes avant-coureurs ressemblent à ça : une lassitude qui s'installe, pas spectaculaire, juste persistante.
On commence à compter les années qui restent avant la retraite alors qu'on n'a que quarante ans. On envie les gens qui parlent de leur boulot avec des étoiles dans les yeux. On scrolle LinkedIn, on se surprend à regarder les offres d’emploi, même les plus irréelles, avec l'impression étrange de passer à côté de quelque chose.
Parfois c'est une phrase anodine d'un collègue qui fait tilt, parfois la sensation d'être en pilotage automatique,en mode routine vide de sens, même pour le boulot qui nous paraissait si passionnant au début. La routine , on a pu l’aimer un temps, mais là, elle se vide de toute substance.
Il y a aussi les signaux du corps, parce que le corps est rarement dupe. Les dimanches soirs deviennent lourds, oppressants, viennent ensuite ronger les dimanches après-midi puis les dimanches matins, jusqu’à en perdre tout répit. Les insomnies s'installent, les maux de têtes; les douleurs de dos et d’épaules, les consultations qui peuvent se répéter chez le kiné.Le corps signe la rupture, il ne parvient plus à contenir le débordement qui s’opère en nous. Le corps renseigne bien souvent avant la tête qu'il est temps de bouger.
Mais entre pressentir qu'il faut changer et effectivement changer, il y a un gouffre.
Et c'est là que ça devient intéressant, parce que la transition professionnelle, c'est un moment de vulnérabilité absolue.
On quitte quelque chose de connu, même si ce connu nous rend malheureux, pour quelque chose d'incertain. C'est le grand saut sans filet visible.
La période la plus délicate, c'est celle du flottement. La décision est prise mais il faut encore passer à l'acte, mais quel acte?
Cette période très insécurisante rencontre l‘insécurité des proches, les peurs aussi de ceux/celles qui sont passés par là mais n’ont pas franchi cette étape.
Il y a aussi ce mythe de ceux qui ont tout plaqué, les émissions télé nous les vendent comme des success-story. Peu nous parle de l’après, quand le grand saut fait déjà un peu partie du passé.
Cela rend l’histoire tellement magique, qu’elle ne s’ancre plus dans la réalité. Elle se raconte en mode bisounours. Il y a ceux qui restent et ceux qui osent partir, il y a les lâches et les courageux.Waouw, le challenge, il n’est pas question de rater son coup. Cela met la barre à la fois trop brillante et trop haute. Partir c'est avant tout une expérience , une prise de risque consciente. Rester c’est aussi une prise de risque, mais beaucoup plus inconsciente et dont les enjeux sont d’un tout autre ordre
.
C'est le moment où l'entourage commence à poser des questions, où le syndrome de l'imposteur atteint des sommets. « Qui suis-je pour me permettre de tout recommencer ? » La vulnérabilité est aussi financière, surtout quand il y a un crédit immobilier, des enfants, une vie qui s'est construite autour d'un certain niveau de revenus. ‘Et si je me plantais ? »
Alors qu'est-ce qui fait qu'on y va quand même, ou qu'on n'y va pas ?L’ambivalence est à son apogée, et les colonnes du pour et contre n’aident pas vraiment.
Car de nombreux éléments jouent dans la course:
Du côté de ce qui permet la transition, il y a d'abord l'aspect psychologique. Une certaine confiance en soi et surtout la capacité à tolérer l'incertitude. Avoir déjà vécu des changements importants et s'en être sorti, ça aide énormément. C'est comme un muscle qu'on développe.
Il y a aussi l'entourage., d’abord le conjoint et sa capacité d’adaptation, s'adaptera », les amis qui encouragent ou qui projettent leurs propres peurs.
L'aspect financier est crucial. Avoir un peu d’épargne peut faire toute la différence. Ou alors il faut être prêt à revoir son train de vie, ce qui demande une vraie réflexion sur ce qui compte vraiment, c’est là que quitter Steenokkerzeel semble si difficile.
Et puis il y a ce facteur moins évident mais fondamental : savoir ce qu'on va chercher ailleurs. Pas forcément un plan détaillé, mais au moins une direction, une intuition forte. Fuir quelque chose ne suffit pas, il faut aussi aller vers quelque chose, même si c'est encore flou.
Du côté de ce qui empêche, il y a l'évidence : la peur. Peur de l'échec, peur du jugement, peur de décevoir, peur de se découvrir moins compétent qu'on ne le croyait. La peur est normale, mais quand elle devient paralysante, elle fige tout.
Il y a aussi ce qu'on appelle les cages dorées. Un bon salaire, des avantages, un statut social enviable. Plus on monte dans la hiérarchie, plus il devient difficile de repartir de zéro ou presque. On se dit qu'on est trop investi, qu'on a trop à perdre.
L’argent , ce sont des menottes invisibles dans un monde ou tout semble s’acheter.
Les conditions de travail jouent évidemment un rôle majeur. Un environnement toxique peut paradoxalement retenir les gens parce qu'il épuise leur énergie disponible pour imaginer autre chose. Quand on rentre le soir vidé, on n'a plus la force mentale de se projeter ailleurs. C'est un cercle vicieux : plus c'est difficile, moins on a les ressources pour en sortir.
C’est toute la place du médecin de voir les signes avant-coureurs de l’épuisement, pour mettre une pause dans cette aliénation du travail. Il faut rendre au patient de la disponibilité pour lui-même et ses proches, le faire quitter un monde en apnée pour reprendre son souffle, et reprendre un espace de libre choix.
Mais il y a aussi des facteurs plus subtils, psychosociaux. L'identité professionnelle par exemple. « Je suis avocat », « je suis ingénieur », cette phrase qui définit qui on est, qui peut être à l’origine du choix des études et du métier. Il faut être un moment capable de se débarrasser de cette béquille qui a pu avoir un temps son utilité.
Changer de métier, c'est aussi changer d'identité sociale, perdre des repères, ne plus savoir comment se présenter. Pour certains, c'est une libération. Pour d'autres, c'est insupportable.
Il y a le poids du regard des autres, surtout quand on change de “caste de métier”: ex, un banquier qui devient forgeron.. Quitter un poste prestigieux pour devenir artisan, ça provoque des réactions. Les cartes des relations se brouillent, les repas entre amis deviennent embarrassants, de quoi peut-on parler quand les salaires et les centres d'intérêts se modifient?, les anciennes connaissances ne savent plus comment vous parler. Il faut une vraie solidité intérieure pour affronter ça.
L'âge peut aussi jouer. Après cinquante ans, la transition devient objectivement plus compliquée, ne serait-ce que parce que le marché du travail se désertifie. Et puis il y a cette petite voix qui dit « il est trop tard », même si c'est faux la plupart du temps.
La transition professionnelle est un révélateur de ce qui compte vraiment.Elle met à nu les vraies priorités: La sécurité ? L'accomplissement ? La reconnaissance ? L'autonomie ? Le confort matériel ? La recherche de sens? Quelles valeurs nous animent? On peut se raconter des histoires pendant des années, mais le moment de la transition force une forme d'honnêteté avec soi-même.Elle nous confronte à nos résistances, nos peurs, nos désirs.
Elle révèle aussi la capacité d'adaptation. Certaines personnes découvrent en elles des ressources insoupçonnées. D'autres réalisent qu'elles ont besoin de beaucoup plus de structure qu'elles ne le pensaient. Il n'y a pas de bonne ou de mauvaise réponse, juste une meilleure connaissance de soi.
La transition professionnelle apprend quelque chose de fondamental sur le rapport au risque. Est-on du genre à sauter d'abord et à construire le parachute en tombant, ou est-on plutôt du genre à vouloir tout planifier avant de bouger le petit doigt ? Les deux approches ont leurs avantages et leurs limites. Mais savoir comment on fonctionne,c’est tout là l’enjeu.
Une transition professionnelle, c’est un peu comme le chef d’œuvre d’un compagnon. Elle nous révèle à nous même, et nous permet d’accéder à un niveau de connaissance de soi supérieur, et donc d'émancipation. Il n’est pas question de réussite ou d'échec mais de capacité de résilience.
Elle met aussi en lumière les systèmes de soutien réels. Qui est vraiment là? Qui projette ses angoisses ? Qui encourage sans juger ? Quelles sont les personnes ressources? Les transitions sont des révélateurs de relations, parfois cruels, avec aussi de belles rencontres.
Maintenant, pourquoi observe-t-on plus de transitions professionnelles qu'avant ? Les raisons sont multiples.
D'abord, l'emploi à vie n'existe plus. Nos parents pouvaient entrer dans une entreprise à vingt-cinq ans et en sortir à septante. Ce modèle a explosé. Les entreprises licencient, restructurent, fusionnent. La fidélité est devenue à sens unique. Du coup, pourquoi rester fidèle à un employeur qui peut vous remercier du jour au lendemain ? L'idée même de « carrière linéaire » est devenue anachronique.
Ensuite, il y a eu un changement profond dans le rapport au travail, accéléré par la pandémie. Beaucoup de gens se sont demandés : « pourquoi je fais ça ? » pendant le confinement. Le télétravail a redistribué les cartes. Il y a eu comme une brisure dans l’espace temps, quinoffrait une disponibilité rare dans une vie, un temps d'arrêt sur image qui permettait d'élaborer autre chose, d'expérimenter un autre mode de travail, un autre mode de vie,et se projeter autrement.
La disponibilité à soi, remet le sens au centre de l’arbre de la réflexion.
Les priorités ont bougé. La quête de sens est devenue centrale, pas juste un luxe réservé aux privilégiés.
La digitalisation a aussi changé la donne. Il est beaucoup plus facile aujourd'hui de se former en ligne, de tester une activité en parallèle, de se lancer en freelance.
Il y a également une dimension générationnelle. Les millennials et la génération Z ont grandi dans un monde en mutation permanente. Ils n'ont pas connu la stabilité de l'emploi, donc ils sont moins effrayés par le changement. Ils l'intègrent différemment. Changer de job tous les deux ou trois ans n'est plus perçu comme de l'instabilité mais comme de l'adaptabilité.
Les modèles aussi ont changé. Les parcours atypiques se multiplient sans etre jugés instables, mais vus comme une compétence multiple, ainsi que les reconversions réussies, Les gens racontent leur transition sur les réseaux sociaux. Avant, on ne voyait que les trajectoires lisses et linéaires. Maintenant, on voit la diversité des chemins possibles, et ça ouvre le champ des possibles dans nos têtes….et aussi la problématique du choix, qu’il faut aussi pouvoir gérer.
Le burn-out, inconnu au bataillon, il y a peu de temps est devenu un mot du vocabulaire courant. On parle d'épuisement professionnel, de souffrance au travail. Cette prise de conscience collective a libéré la parole et a rendu plus légitime l'idée de partir quand ça ne va pas, plutôt que de tenir coûte que coûte.
Il y a aussi l'allongement de la vie professionnelle. Les transitions deviennent presque nécessaires pour tenir la distance.
Enfin, il y a une dimension économique paradoxale. Dans un monde où tout va vite, où les compétences deviennent rapidement obsolètes,changer.. La transition professionnelle n'est plus seulement un choix de confort ou d'épanouissement, c'est parfois une question de survie professionnelle.
Toutes ces transitions ne sont pas des success stories Instagram. Il y a aussi de la douleur Il y a aussi ceux qui tentent et qui se cassent les dents, qui reviennent à leur ancien métier, qui regrettent. Il y a ceux qui restent coincés entre deux eaux pendant des années, qui n'arrivent ni à partir ni à vraiment rester. La transition professionnelle n'est pas un conte de fées, c'est un processus complexe, souvent douloureux, rarement linéaire.
Ce qui est certain, c'est que la transition professionnelle dit quelque chose de notre époque : on ne se contente plus de subir, on veut choisir. Ou au moins avoir l'impression de choisir. C'est une quête d'autonomie, de cohérence, de sens. Et peut-être aussi une forme de résistance face à un monde du travail qui s'est déshumanisé.
La vraie question n'est peut-être pas « pourquoi y a-t-il plus de transitions ? » mais plutôt « pourquoi les gens acceptaient-ils avant de rester toute leur vie dans un job qui ne leur convenait pas ? » La réponse est probablement dans l'absence d'alternative perçue, dans des structures sociales plus rigides diront certains, plus stables diront d’autres.
Aujourd'hui, pour le meilleur et pour le pire, on a le sentiment qu'on peut choisir davantage. Et ce que l’on gagne d’un côté se fait au prix de bleus qui apparaissent là où on ne les attendait pas. Ce qui reste de tout cela, c’est la résilience .
Est-ce que vivre n’est pas aussi apprendre à se faire des bleus, et dire après, “même pas mal!” comme l’enfant, explorateur en herbe, qui d'un coup de balançoire touche ses propres limites.
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Anne-Françoise Meulemans
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Pierre Duray
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