L’impossible neutralité du thérapeute (1ere partie)
Anne-Françoise Meulemans
L'épreuve du décentrement : quand le langage organise nos identifications
Dans l'écoute clinique, ce qui “va de soi”, ce qui est de l’ordre du détail à ce point qu’il n’est nullement nécessaire de le nommer, constitue souvent le matériau le plus signifiant.
Un patient qui commence sa phrase en disant “ce n’est sans doute pas important”, “Je sais,c’est un détail, et puis voilà que ce détail est chargé d’un sens qui dépasse sa mesure, petit élément du quotidien gros poids lourd de sens.
Depuis des siècles, “nous les hommes” évoque l’humanité entière. Se permettre de le questionner n’est certainement pas un fait récent. Mais c’était sans doute de l’ordre du parjure. A l’heure actuelle, soulever la question sur la double définition de l’homme, celle de l’être masculin, versus l’être féminin, et celle du genre humain passerait-elle crème? Peut-être bien que non
Adolescente, je questionnais cela auprès de mes paires, et je ne trouvais pas la moindre compréhension ou approbation, bien au contraire, je recevais en retour: “tu cherches des problèmes là où il n’y en a pas”, “Avec quoi tu viens”. La condescendance et le jugement impitoyable étaient au rdv, symptômes d'une résistance tacite qui ne nomme pas les choses mais les impose, relevant d’une évidence soi-disant partagée par tous les autres. Les femmes s'y logeaient sans bruit, et le masculin absorbait l'ensemble.
Pourtant cela posait problème à l'adolescente que j’étais alors. Et je vis toujours cette interrogation.
Tout comme un proche masculin me raconte qu'enfant, lorsque l'institutrice a expliqué à la classe le terme “homme” comme définissant les humains des deux genres (il n’était pas question de parler de la question des genres à l’époque), cad les hommes et les femmes, il se rappelle combien il s’est senti rassuré de se découvrir être du côté du bon “côté , appartenant au genre qui s’était approprié la dénomination du genre humain,celui qui était mis en avant de celui des filles. Elles avaient au mieux le droit de feindre un approbation d’un air un peu gêné, un peu soumis, peut-être même honteux.
En psychologie du développement comme en systémique, le langage n'est jamais un simple canal informatif : c'est un organisateur psychique. Il façonne l'incorporation de la norme et balise les identifications précoces. Grandir dans un bain de langage où le masculin incarne le neutre et l'universel installe un automatisme inconscient : l'un est la référence spontanée, l'autre est une variante qui doit se spécifier pour exister. Ce décalage structure l'intériorisation de la légitimité bien avant toute théorisation consciente. Dire “chères toutes”, alors qu’il y a un homme dans la salle soulèvera un bruissement de commentaires, comme des poils qui se dressent face à une telle hérésie. Mais dire “cher tous” même s’il n’y a qu’un homme dans un groupe de femmes ne relève pas d’une erreur grammaticale. L’homme s’impose une fois de plus, la femme se met alors en retrait
D'où l'intérêt d'une véritable intervention de décentrement : que se produirait-il si nous invitions chacun à formuler « nous les femmes » pour parler du collectif humain ?
Il ne s'agit pas d'un jeu de miroir revanchard, bien que le jeu peut etre tentant pour certaines et …certains. Inverser une hiérarchie ne fait que déplacer le clivage sans dissoudre le symptôme.
L'enjeu est thérapeutique et relationnel. Confronter les hommes à un énoncé qui ne les nomme plus, identité de genre dissoute dans un langage féminin, c'est leur faire vivre et sentir ce travail psychique permanent d'adaptation et de traduction que les femmes effectuent depuis l'enfance.Ce travail façonne la pensée et les représentations des femmes, et implicitement celle des hommes. Car la réponse est là, sans même que la question n’aie pu être posée: “Alors l'être humain, il sera masculin ou au féminin? On choisit l’homme ou la femme? ” Assurément, cette question n’a pas été posée. Le femme n’a pas été interrogée, et ne sera pas nommée.
En passant du féminin qui l'emporte sur le masculin, c’est fournir aux homme et aux femmes une expérience méta, se mettre juste un instant grammaticalement et plus si affinité, à la place de l’autre. Une femme dans un groupe d’homme infléchira directement la balance vers l’utilisation du elle. C'est induire une dissonance féconde: faire l'expérience du manque de représentativité immédiate.
Travailler ces rigidités sémantiques permet d'assouplir des mécanismes de défense très ancrés. Mettre le féminin au centre pour un temps ne vise pas à y rester, mais à rendre ce centre perceptible, discutable, et enfin partageable.
L’objectif est de reconnaître la puissance opérante des mots dans notre langage, et de montrer que les choix conscients ou inconscients font partie d’un inconscient collectif qui a sa temporalité, et que nous sommes libres de nous en jouer.
On peut faire la confusion entre le vouvoiement et le tutoiement, sans y mettre de gravité, ni de sens. Car la confusion est en soi déjà un langage qui marque l’obsolescence d’une classification des mots et de leur sélection. Passer du “tu au vous” par distraction, signifie qu’ils ne signifient plus grand chose.
On peut adopter la même distraction avec le masculin et le féminin, dans tout contexte que l'on considère neutre. Inventer de nouveaux mots demanderait une gymnastique de la pensée, de l'articulation du langage un peu fastidieuse.
La confusion volontaire du genre nous permettrait de réparer une construction bancale de la langue française qui souffre de l'absence du neutre et de restaurer une égalité , plutôt un effacement du genre, là où il n’a pas lieu d'être. Ce qui paraît peu signifiant sera alors perçu comme intensément signifiant et agissant.
Le propos n'est pas de nier la différence des sexes, encore moins d'uniformiser le réel. Il est d' effacer la confusion née d’une définition identique pour deux mots “l'homme masculin et l'être humain” qui n’ont rien à voir. Il s'agit de réparer une faiblesse de lexique et apporter une justesse fondamentale pour ouvrir un espace psychique où l'universalité n'a plus besoin d'aliéner une partie d'elle-même pour être pensée.
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Anne-Françoise Meulemans
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