L’impossible neutralité du thérapeute (1ere partie)

Anne-Françoise Meulemans

Anne-Françoise Meulemans

Addictions, Adultes, Bien-être au travail, Écoles, Famille - Parentalité, Relations amoureuses et couples, Seniors, Soignants, Haut potentiel- Autisme de haut niveau (anciennement Asperger), DYS-TDA-TDA/H-TSA (autisme), Ados, Qualité de vie

Publié le .

Retour

Le thérapeute : une personne neutre, objective, sans jugement ? N’attendez pas la fin de l’article pour avoir la réponse : elle est non.

Le thérapeute n’est pas une entité neutre, désincarnée, sortie de l’histoire humaine. Comme les médecins, les plombiers ou ...les psychothérapeutes sont faits de chair et d’os. Ils ont une histoire, une éducation, une culture, une classe sociale, des expériences, des blessures, des valeurs et des angles morts.

Le thérapeute neutre ne peut donc pas exister.

Cette affirmation peut déranger, car elle vient toucher une représentation encore très présente : celle d’un professionnel capable de mettre totalement entre parenthèses son histoire, ses valeurs, son milieu social, ses émotions, pour devenir un espace pur d’accueil de l’autre.

Comme si le thérapeute pouvait disparaître derrière sa fonction.

Comme s’il pouvait devenir un simple réceptacle dans lequel le patient viendrait déposer son histoire.

Mais le thérapeute n’est pas hors du monde.

La thérapie, c'est l'histoire d'un humain qui rencontre un autre humain qui a des connaissances, travaillé une posture, une sensibilité, un certain regard, une manière d'être en relation qui lui permettent d'accompagner un.e patient.e

Le psychothérapeute arrive dans cette rencontre avec tout ce qui l’a construit : son éducation, son histoire familiale, son milieu social, sa culture, ses expériences, ses blessures, ses convictions et ses angles morts.

Tout cela entre dans la pièce. Même lorsqu’il ne parle pas.

La question n’est donc probablement pas : « Comment devenir neutre ? » Mais plutôt : « Comment prendre conscience de ce qui nous constitue pour éviter que cela parle à notre place ? » , «Comment prendre conscience de notre non neutralité afin d'en tenir compte? »

Car il existe une différence fondamentale entre être influencé par son histoire et être prisonnier de celle-ci.

Le thérapeute ne peut pas effacer ce qui l’a construit. Il peut seulement apprendre à mieux le connaître.

Reconnaître ses réactions spontanées. Ses attirances, un tête qui opine à son insu, Ses irritations, ses sourcils qui se froncent, Ses jugements rapides, un visage qui se rigidifie, Ses zones de fragilité.

Il ne devient pas neutre, mais devient plus responsable.

Cette responsabilité est peut-être au cœur du métier.

Car tout ce qui constitue le thérapeute participe à la rencontre. Pas seulement sa formation ou sa méthode, mais aussi sa manière d’être présent, sa façon d’écouter, son regard, son langage, le style de son cabinet, le lieu où se trouve son cabinet, sa manière de s’habiller, de parler, les mots qu'il choisit, ses références.

Un espace très ordonné, très luxueux, très chaleureux , une contrebasse qui traîne dans le cabinet,ou au contraire, un espace très minimaliste style chic, ou, style pauvre, transmet déjà beaucoup d'informations.

La manière d’occuper l’espace raconte une relation au monde, au savoir, à l’autre.

Même le silence peut transmettre quelque chose.

Le thérapeute devrait pouvoir se demander :

« Qu’est-ce que je communique sans le vouloir ? »

Cette question rejoint ce que les sciences humaines ont largement montré : nous ne regardons jamais le monde depuis nulle part.

Pierre Bourdieu a particulièrement travaillé cette question avec le concept d’habitus. Nos manières de penser, nos goûts, nos évidences, notre façon de classer les comportements humains ne sont pas seulement des choix individuels. Elles sont aussi le produit d’une histoire sociale, c'est toute l'histoire de nos propres conditionnements, nous qui nous pensons, en tant qu'êtres libres.Il est vrai que cette idée est plus douce au réveil que celle de nos conditionnements;)

Le thérapeute n’échappe pas à cela.

Sa conception, son ressenti même affectif de l’autonomie, de la réussite, de la responsabilité, de la fragilité ou même de la guérison est forcément influencée par son parcours.

Le danger n’est donc pas d’avoir une position située mais de croire qu’on n'en a pas.

Car ce qui exerce parfois le plus de pouvoir, ce ne sont pas nos convictions conscientes, ce sont nos évidences invisibles.

Un thérapeute dangereux n’est pas forcément celui qui a des convictions fortes. C’est celui qui ignore qu’il en a.

Celui qui pense que sa propre pensée n’est que du bon sens.

La relation thérapeutique ajoute une difficulté supplémentaire : elle est profondément asymétrique.

Même dans une posture basse, même avec beaucoup d’humilité, le thérapeute occupe une place particulière.

Le patient lui confie son intimité, lui attribue un savoir.

Il attend de lui une compréhension, un éclairage nouveau, une aide, une transformation.

Le thérapeute possède donc un pouvoir symbolique, mais un pouvoir quand même, celui de pouvoir nommer, interpréter et de pouvoir proposer une lecture de l’histoire de l’autre.

Ce pouvoir n’est pas forcément une domination. Il participe même souvent à l’alliance thérapeutique. Le patient a besoin de pouvoir attribuer au thérapeute une certaine capacité d’accompagnement.

Ce pouvoir devient dangereux , voire toxique lorsqu’il n’est plus visible pour celui qui l’exerce.

La question n’est donc pas de supprimer le pouvoir, mais de voir ce que l'on en fait.

C’est particulièrement important lorsque les valeurs du thérapeute rencontrent directement l’histoire du patient.

El là il faut tenir compte du principe de réalité, des moments de fatigue du thérapeute,de ses fragilités, irritations.

Prenons un thérapeute profondément attaché à une vision méritocratique du monde : l’idée que chacun est principalement responsable de sa réussite ou de son échec, que l’effort individuel explique largement les trajectoires de vie.

Face à lui, un patient dont l’histoire est marquée par une précarité familiale ancienne, des exclusions, des déterminismes sociaux ou des expériences de domination.

Le thérapeute peut sincèrement vouloir aider, il peut connaître les théories, respecter la déontologie.

Et pourtant, quelque chose peut se jouer.

Pas nécessairement une pensée consciente ou un jugement explicite.

Mais une impatience, voire même une sorte de révulsion pour cette personne qui incarne toutes ses anti-valeurs.
Une tendance à chercher trop rapidement des solutions individuelles.

Une difficulté à reconnaître certains déterminismes.

Une manière subtile de transformer une souffrance liée à un contexte en problème uniquement personnel.

L’inverse existe aussi.

Un thérapeute très attaché à une lecture sociale des souffrances peut parfois oublier la capacité d’action du patient, ses ressources, ses choix, sa singularité.

Le risque est alors le même : enfermer l’autre dans une explication qui nous appartient.

La question centrale devient alors celle de la capacité réflexive du thérapeute.

Peut-il passer en mode méta ?

Peut-il observer ce qui se passe en lui pendant la rencontre ?

Peut-il se demander :

« Est-ce que je cherche à comprendre cette personne ou à la ramener vers ma propre vision du monde ? »

« Est-ce que je rencontre un sujet ou une idée que je me fais de lui ? »

Cette capacité est probablement plus importante que la recherche d’une neutralité impossible.

Car un thérapeute peut avoir des valeurs fortes et rester un bon thérapeute, s’il sait les reconnaître et les questionner.

Le problème n’est pas d’avoir des convictions .... jusqu'à un certain point. Si les convictions remettent en question l'empathie, la vulnérabilité, l'égalité entre les êtres, les droits des gens, les valeurs transforment le thérapeute en personne hautement toxique...

Le danger apparaît aussi dès que le thérapeute travaille "hors mandat", se permettant un jugement sur le patient, un reproche sur la personne, une validation excessive ou du mépris, toute effraction de la distances thérapeutique devenant l'ami ou l'amant de son patient, tout cela peut détruire, traumatiser un patient.

Dans certains cas, les convictions peuvent être incompatibles avec la mission de psychothérapeute ou de médecin. Voir 2e partie

Nos articles similaires

Le sujet vous intéresse ? Jetez un œil à ces autres articles récents.

Voir tous les articles

Politique des cookies

Afin d'améliorer votre expérience sur notre site, nous utilisons des cookies non publicitaires. Pour plus d’informations, consultez nos mentions légales.