L’impossible neutralité du thérapeute (2e partie)

Anne-Françoise Meulemans

Anne-Françoise Meulemans

Addictions, Adultes, Bien-être au travail, Écoles, Famille - Parentalité, Relations amoureuses et couples, Seniors, Soignants, Haut potentiel- Autisme de haut niveau (anciennement Asperger), DYS-TDA-TDA/H-TSA (autisme), Ados, Qualité de vie

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Le thérapeute : une personne neutre, objective, sans jugement ? N’attendez pas la fin de l’article pour avoir la réponse : elle est non.

La question centrale devient alors celle de la capacité réflexive du thérapeute.

Peut-il passer en mode méta ?

Peut-il observer ce qui se passe en lui pendant la rencontre ?

Peut-il se demander :

« Est-ce que je cherche à comprendre cette personne ou à la ramener vers ma propre vision du monde ? »

« Est-ce que je rencontre un sujet ou une idée que je me fais de lui ? »

Cette capacité est probablement plus importante que la recherche d’une neutralité impossible.

Car un thérapeute peut avoir des valeurs fortes et rester un bon thérapeute, s’il sait les reconnaître et les questionner.

Le problème n’est pas d’avoir des convictions .... jusqu'à un certain point. Si les convictions remettent en question l'empathie, la vulnérabilité, l'égalité entre les êtres, les droits des gens, les valeurs transforment le thérapeute en personne hautement toxique...

Le danger apparaît aussi dès que le thérapeute travaille "hors mandat", se permettant un jugement sur le patient, un reproche sur la personne, une validation excessive ou du mépris, toute effraction de la distances thérapeutique devenant l'ami ou l'amant de son patient, tout cela peut détruire, traumatiser un patient.

Dans certains cas, les convictions peuvent être incompatibles avec la mission de psychothérapeute ou de médecin.

La question des valeurs du thérapeute apparaît de manière particulièrement forte aujourd’hui avec des sujets comme l’éco-anxiété.

La question devient particulièrement délicate lorsque les convictions personnelles du thérapeute l’amènent à contester, minimiser ou ne pas reconnaître la réalité même dans laquelle s’inscrit la souffrance du patient.

Prenons deux situations qui semblent très différentes : une personne souffrant d’éco-anxiété et une femme victime de violences conjugales.

Dans le cas des violences conjugales, le thérapeute ne peut pas se réfugier derrière une conception abstraite de la neutralité. Lorsqu’une femme consulte parce que son conjoint la bat, il ne s’agit pas de considérer cette violence comme une simple interprétation subjective ou comme le résultat d’une fragilité personnelle. La violence doit être nommée comme telle. Ne pas la reconnaître, au nom d’une posture supposée neutre, laisse la victime seule face à une réalité et renforce cette violence.

Le parallèle avec l’éco-anxiété est intéressant, même si les situations ne sont évidemment pas identiques.

Une personne qui souffre face aux transformations climatiques peut exprimer une inquiétude qui contient une part rationnelle, liée à une réalité extérieure documentée. Un thérapeute qui reconnaît cette réalité pourra entendre cette souffrance comme une réaction humaine face à une menace perçue comme réelle, tout en explorant la manière dont cette inquiétude s’inscrit dans la vie psychique du patient.

À l’inverse, un thérapeute profondément climato-sceptique sera tenté de considérer cette souffrance principalement comme une fragilité individuelle, une anxiété excessive ou une difficulté personnelle à s’adapter. Il est difficile d’offrir une véritable empathie face à une souffrance dont on invalide implicitement la source. Comment accueillir pleinement l’angoisse de quelqu’un si l’on considère que l’objet même de cette angoisse n’existe pas ou n’est pas légitime ?

Le problème n’est alors pas simplement une différence d’opinion. Le problème apparaît lorsque la grille de lecture du thérapeute l’empêche de reconnaître une partie du réel dans lequel le patient se situe.

Cela ne signifie pas que le thérapeute doit partager toutes les analyses, toutes les convictions de son patient. La thérapie nécessite une capacité à reconnaître ce qui, dans l’expérience de l’autre, repose sur une réalité extérieure.

Le thérapeute n’a pas à choisir entre le monde extérieur et le monde intérieur.

Il n’a pas à décider si une souffrance est « uniquement psychologique » ou « uniquement sociale ».

Son rôle est de tenir ensemble ces deux dimensions : reconnaître le monde dans lequel une personne est prise, ses violences, ses crises, ses contraintes, tout en explorant la manière singulière dont ce monde vient toucher son histoire, son corps et sa vie psychique.

Une souffrance naît rarement d’un seul endroit.Elle naît de la rencontre entre une réalité extérieure et une personne singulière qui tente de s'y retrouver.

L’empathie thérapeutique ne consiste donc pas à être d’accord avec l’autre.

Elle commence peut-être par accepter de regarder le monde depuis l’endroit où l’autre se trouve.

Une souffrance peut être liée à une réalité extérieure et nécessiter malgré tout un accompagnement psychique.

Une inquiétude peut être lucide et devenir envahissante.

Une émotion peut être juste et devenir difficile à porter.

Le thérapeute n’a pas toujours à décider qui a raison sur le monde.

Il doit d’abord comprendre ce que le monde fait à cette personne.

Une thérapie commence précisément là où deux humains acceptent de se rencontre, avec leurs histoires, leurs limites et leurs incertitudes.

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